Mirontaine sta leggendo

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Professeure des écoles par correspondance et lectrice passionnée autant en littérature de jeunesse qu’en littérature générale.

19 avril 2021

On entre dans ce livre comme dans un album de famille. Il est dédié à Malo, l'enfant et le jeune homme en photos sur la première de couverture. Sandrine Roudeix convoque Romain Gary en exergue. Le texte s'ouvre sur cet âge délicat où la mère fait face à l'enfant qui s'en va. " Deux heures du matin, un soir d'été. Je suis une mère abandonnée. "
Pour remonter le fil du sentiment d'abandon, l'autrice confie son regard posé sur des photos personnelles de l'enfant. Elle nous sont révélées par les mots. De l'attachement fusionnel au délitement. Celui de la mère en tout premier, la mère jugée dans son élan de vie, besoin de fuir la routine, les conventions, le passé. Une femme qui décide de devenir une maman solo." Entre les nuages, bobines de ciel en suspension, je redeviens une femme sans enfant sans homme." L'enfant ne culpabilise pas la mère dans les rebonds roses de sa voix sucrée. L'architecture du livre est une construction intime. La mère érige une verticalité. Tuile après tuile, elle déploie un toit qui protège. Puis la relation en montagnes russes parce que l'on abîme toujours d'autres passés en voulant réparer le sien. A l'adolescence, les réalités forcément s'éloignent pour former une ronde bancale des interprétations. Comme de la pâte à modeler, le corps de l'enfant est en train de muter. Des transformations volent l'enfant. La mère retient sa tristesse à renfort de mots pour qu'elle ne dégringole pas sur les épaules de l'enfant.
" Comment trouver un sens à tout ça, ces enfants qu'on fabrique pour les laisser partir?"
Comment se quitter sans se perdre. Se séparer, ce n'est plus proposer. Ne plus résoudre les problématiques enfantines. Ne plus parer aux événements. C'est renoncer au sentiment de puissance que le fait de s'occuper de l'enfant procure aux mères. D'autres mères abandonnent-elles si facilement leur enfant ?
Il faut pourtant laisser l'enfant échapper à la prison des miroirs réfléchissants et faire entendre son identité.
" Cultivant les rayures de ta personnalité zebrée, tu assumes ton envie de te réaliser au plus près de ce que tu es et j'en tire une immense fierté après avoir tant tremblé."

C'est secret ce que j'écris
19 avril 2021

C'est un petit album qui raconte l'histoire d'un bonhomme haut comme trois pommes. Sur la première de couverture, un oeil nous invite à partager un secret. On entre dans l'album comme l'oeil à travers le trou d'une serrure. Sur la première double page, des yeux en nombre où le champ chromatique permet l'identification par le langage des différentes nuances de bleu pour autant de mots cailloux et d'émotions. Le petit bonhomme a reçu un petit carnet de la part de son papa. Dans sa tête, les mots cailloux se bousculent. Les mots les plus féroces. Ce sont des mots qui griffent parfois les autres. Alors, le petit carnet sera le réceptacle des mots, du trop plein de mots qu'il ne comprend pas, qu'il ne maîtrise pas. C'est secret ce qu'il écrit. Parfois c'est plus fort que lui, il est méchant avec les autres. Cet album au format carré donne matière à rêver, à penser, à se poser des questions. Le texte et l'image jouent des rôles équivalents et pourtant différents. Ils sont complices, l'un dans ses finalités narratives et sa liberté poétique et la seconde dans son impact visuel et ses qualités suggestives. C'est un album très créatif où les illustrations de David Vanadia permettent à l'oeil de tracer des chemins pour la réflexion. L'oeil bleu sombre encombre en nombre le cerveau de l'enfant. A la fin de l'album, le bleu recouvre la double page. Ordinairement le bleu se constitue par la superposition de deux couleurs fondamentales, le cyan, qui retire les radiations de l'aire des rouges, et le magenta, qui retire les radiations de l'aire des verts. Le bleu, construit par soustraction est lumineux comme un ciel clair. Le petit carnet enferme chaque mauvais oeil bleu sombre, chaque mot caillou.
Cet album au format carré permet l'énergie du jeu d'observation , le sérieux et la gravité du parcours intérieur de l'enfant différent, perçu comme agressif.

Le carnet devient un trait d'union entre l'enfant et les autres.

À la machine

Yamina Benahmed Daho

Gallimard

18,00
10 avril 2021

" A ce point d'acmé, sous la fable magique de l'industrie domestique s'écrit un conte noir: la mécanisation incessante et croissante abaissant considérablement les salaires, les femmes, surtout les célibataires et les veuves, sont réduites à ce seul travail de couture domestique, condamnées à une paupérisation qui les oblige à accepter des commandes hâtives pour survivre et les contraint à travailler plus longtemps, plus vite, au-delà même de l'épuisement. Le travail à domicile devient l'usine chez elles; leur régulateur de temps de travail n'est personne d'autre qu'elles-mêmes. Elles sont enchaînées à la machine, captives de leurs commandes qui rapportent péniblement moins de deux francs par jour. Et quand des ateliers les couturières salariées sortent pour se mettre en grève, les travailleuses isolées à domicile ne les entendent pas soit parce qu'elles sont trop loin soit parce qu'elles sont menacées de perdre définitivement leur ouvrage si elles les rejoignent."

L'autrice raconte l'histoire du tailleur et inventeur de la machine à coudre. On pense toujours à Singer lorsqu'on évoque la machine à coudre. En réalité, c'est Barthélémy Thimonnier qui en 1829 met au point le premier le métier à coudre. Pour mettre en valeur son invention, il signe un contrat avec Auguste Ferrand. Ferrand obtient dès lors la paternité de l'invention dont le brevet est déposé le 17 Juillet 1830. S'ouvre alors le premier atelier mécanique de confection du monde. Lieu où l'on va fabriquer les uniformes de l'armée. Mais l'atelier sera détruit par des ouvriers craignant de perdre leur emploi par l'utilisation des machines. Thimonnier rentre à Amplepuis, il reprend son travail de tailleur et continue à chercher des améliorations à sa machine. Il meurt en 1857 et comme de nombreux inventeurs, sans avoir profité du fruit de sa découverte.
La narration que propose Yamina Benahmed Daho est elle-même une forme artisanale. Elle ne vise pas à transmettre la choses nue en elle-même comme un rapport ou une information. Elle assimile l'histoire de Thimonnier à la vie même de celle qui la raconte pour la puiser à nouveau en elle dans les réminiscences maternelles. La transmission orale des savoir-faire contribua longtemps à forger cette capacité à bien narrer. Le fil de la narration s'imprègne des paroles rapportées des ouvriers et des souvenirs de l'histoire personnelle. Le fil de la narration devient fonction et signe.
Comme le fil pris dans la machine, il faut équilibrer les tensions à l'oeuvre entre les comportements, les discours et les directions. Ce texte se fait commentaire et dénonciation de la violence, de la paupérisation et de la difficulté des conditions de travail. C'est un terreau fertile à la division du travail. Le tissu devient social, sous la plume de Yamina Benahmed Daho. A l'usine, le travail est dorénavant considéré comme une marchandise.
"La main, à l'origine, était une pince à tenir les cailloux, le triomphe de l'homme a été d'en faire la servante de plus en plus habile de ses pensées de fabriquant." André Leroi-Gourhan.
Quand se défont les modes opératoires artisanaux, se déconstruit une forme ancienne du tissu social, caractéristique des sociétés solidaires par interdépendances. L'autrice décrit l'apogée d'autres valeurs: vitesse, immédiateté, profusion, satisfaction des désirs et du besoin de confort, émergence des loisirs. La narration décrit les luttes et les résistances du monde ouvrier.
L'approche historique peint un portrait plus juste des ouvriers comme une minorité agissante, se fédérant avec difficulté pour revendiquer une amélioration des conditions de travail et des salaires. Toute introduction de nouvelle machine est sujette à une possible insurrection populaire.
Les notions de justice, d'équité et d'honnêteté sont subtilement distillées dans le texte en regard des souvenirs d'exil de la mère qui emporte du pays la machine à coudre.
Yamina Benahmed Daho offre des moments d'éternité à Thimonnier et à sa mère , des moments volés au temps qui file.

Les chats ne rient pas, Roman

Roman

Philippe Picquier

14,00
18 mars 2021

Son, le chat roux va bientôt mourir. Pour ses dernières semaines, Renko va proposer à son ancien compagnon de venir à son chevet. Elle est en couple pourtant mais la présence du trio est essentielle pour elle. L'ancien petit ami est mal à l'aise dans ce triangle conjugal mais ces quelques semaines l'invitent à la mélancolie. Il se remémore la vie de couple avec Renko et l'infiniment petit qui fait le bonheur des jours. Il s'interroge sur l'amour, la relation à l'autre et son délitement.
"Ce quotidien pareil à une mer d'huile qui s'étendrait à trois cent soixante degrés, je l'avais en effet appelé de mes voeux. Jamais je n'aurais imaginé qu'une fois mon souhait réalisé, il se révélerait aussi creux."
Lui scénariste et elle réalisatrice de cinéma payent le prix des intrigues qu' ils tissent les unes après les autres, leur histoire d'amour à la traîne.
Ce livre est beau parce qu'il souligne qu'on passe sa vie à découvrir la réponse trop tard.
L'amour commun pour un chat créé une intimité imprévue, singulière et mélancolique. La mystérieuse alchimie opère au fil des pages et je les quitte à regret.
" Il faut accepter d'aimer. Nous qui avons du mal à nous aimer nous-mêmes, nous devons au moins essayer d'aimer quelqu'un d'autre sans avoir peur."

Le message
4,00
14 mars 2021

Elle se nomme Marie et elle marche dans une ville en guerre, peu importe laquelle. C’est une ville assiégée donc hors temps.
« Comment définir cette contrée, comment déterminer ses frontières? Pourquoi cerner, ou désigner cette femme? Tant de pays, tant de créatures, subissent le même sort. Dans la boue des rizières, sur l’asphalte des cités, dans la torpeur des sables, entre plaines et collines, sous neige ou soleil, perdus dans les foulés que l’on pourchasse ou décime, expirant parmi les autres ou dans la solitude: les massacrés, réfugiés, fusillés, suppliciés de tous les continents, convergent soudain vers cette rue unique, vers cette personne, vers ce corps, vers ce cœur aux abois, vers cette femme à la fois anonyme et singulière. A la fois vivante, mais blessée à mort. »
Elle porte une robe à fleurs jaunes et illumine la ville détruite : les ruines, la poussière et la peur. Cette femme part rejoindre l’homme qui compte le plus pour elle. Marie a rendez-vous avec Steph pour mettre fin au chaos des disputes Entre eux, elle en est convaincue, ce ne sera plus la guerre.
« A peine séparés, ils ne pensaient qu’à se retrouver. Ils s’aimaient par-delà ces disputes, cette pierraille querelleuse. »
Marie, lumineuse et folle d’espoir, reçoit une balle dans le dos sur le chemin qui la mène à l’autre bout de la ville sur le pont où l’attend Steph. Elle vacille et s’effondre au sol, terrassée par la douleur. Entre ses mains, elle serre la lettre de Steph et s’efforce d’écrire « je venais ».
Un couple de vieilles personnes, Anton et Anya, quittent le quartier. Ils fuient leur vie dans cette ville en guerre. Ils viennent au chevet de Marie, et Anya devient messagère de ce mot d’amour. Elle court vers sa propre jeunesse et celle de Marie, vers leurs jeunesses confondues, entremêlées.
« Elle court Anya, elle court, au milieu de cette chaussée, vide, exposée aux mauvais coups. Ce n’est pas le moment d’y penser. Elle voudrait se débarrasser de toutes ces années qui freinent son pas, et retrouver son corps d’adolescente. »
Les histoires d’amour des deux couples s’entremêlent. Les anciens sont solidaires de ce jeune couple inconnu. Anton imagine Anya, à cette même place.
« Anya, souvent perdue, souvent retrouvée. Ni l’un ni l’autre n’ont regretté d’avoir accompli ce long chemin; ni d’avoir parcouru cette course d’obstacles de l’existence, tantôt ensemble, tantôt seuls. La durée est une conquête, il le sait. Mais s’étaient-ils vraiment quittés? Ils n’avaient jamais cessé, l’un et l’autre, de se faire signe, de se revoir, tout en s’accordant une tacite liberté. Le temps de leur séparation s’était traversé en s’efforçant de préserver l’avenir, de ne jamais élever entre eux d’infranchissables barrières. »
Anton et Anya se voulaient lucides et indépendants mais l’angoisse les étreignait dès qu’ils croyaient vraiment se perdre. Ils se reconnaissent sous les flétrissures du temps et souhaitent mêler à travers les années l’infinie variété de leurs tempéraments et de leurs visages.

Dans sa course effrénée, Anya dévore l’espace et le temps. Son cœur s’électrise et s’enflamme. A-t-il jamais cessé de brûler ?

J’aurais aimé recopier la page 66 intégralement mais le mieux c’est de donner envie de lire ce texte où l’intertextualité littéraire révèle la puissance des sentiments amoureux.
Et l’amour, l’amour dans tout cela? Cet amour qui n’est peut-être que le désir de sortir de sa peau, de rejoindre l’autre, d’approfondir le mystère au fond de chacun. Que fait-on de cette mémoire qui nous construit, ensemble ?
« J’aime cet homme que j’ai failli quitter pour toujours. »
« Marie aurait voulu entonner tous les chants d'amour dont elle se souvenait. Elle aurait aimé effacer tous les sarcasmes, tous les doutes, toutes les craintes, toutes les inquiétudes. Elle s'alliait et se reliait à cet amour orageux mais robuste; déroutant, mais tenace. Elle acceptait ses chemins escarpés, ses moments abrupts, ses colères ténébreuses, ses humeurs, ses errements, ses complexités, ses subtilités, ses chicanes, ses querelles, ses dêmélés, ses vides. Elle ne se soucierait plus du jugement des autres. Que savent-ils de l'amour ceux qui croient que celui-ci n'offre que des terres paisibles et rassurantes ? ceux qui pensent que la jouissance, l'euphorie des corps suffisent ? ceux qui ignorent que l'amour se perpétue au-delà des sens, qu'il s'enracine à la fois dans la volupté et dans l'ailleurs ? que l'amour tient du toucher, de l'odorat, du goût, de tous les sens, mais va plus loin encore ? Mystérieux comme la vie, pétri de folie et de sagesse. Marie voudrait chanter l'amour, le bel amour; chanter tout ce qui se bâtit dans le mystérieux combat de la lumière et des ombres, chanter ce désir d'être dans sa peau et en dehors de sa peau...
Tout s'éloignait, tout paraissait vain. La vie n'était que bref passage sur cette mystérieuse planète qui continue de pirouetter, imbue de son importance, comme une danseuse étoile sur la scène des astres ! Comment peut-on se prendre au sérieux quand l'existence est si éphémère et qu'elle ne cesse de courir vers sa fin ? [...]
Elle tentait d'imaginer un monde d'où la mort serait exclue, ce monde -là deviendrait démentiel avec l'enchevêtrement des générations, l'encombrement, les haines perpétuées, la confusion, les détresses, les maladies sans limites, les conflits jamais dénoués, les temps jamais révolus... L'horreur d'une éternité parfaitement inhumaine. Peut-être que la vie même y perdrait son sens. "Dans sa sagesse, la vie s'inventa la mort", se disait-elle. [...]
Son amour pour Steph, tourmenté et radieux, l'accompagnait partout. Cet amour centrait, stabilisait son existence; tandis que d'autres passions, éphémères, s'étaient dissipées au cours des saisons.
Mais en ce jour, l'Histoire avait eu raison de son histoire, Marie faisait soudain partie de ces vies sacrifiées, rompues, écrasées par la chevauchée des guerres. Les violences issues de croyances perverties, d'idéologies défigurées, de cet instinct de mort et de prédation qui marquent toutes formes de vie, avaient eu raison de son existence. "